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Comprendre la tokenisation d'actif : une révolution sur les marchés financiers ?

14/05/2019

Souvent passées inaperçues, les avancées dans le domaine des services financiers ont façonné des pans entiers de la société telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Plus particulièrement, la création de la société par actions et de la bourse a eu des effets géopolitiques durables à l’échelle mondiale. Les conséquences de ces innovations, et avec elles la démocratisation des marchés de capitaux, sont toujours perceptibles de nos jours. Nous voici à présent confrontés à de nouvelles transformations qui s’annoncent aussi révolutionnaires que la naissance des sociétés par actions et des bourses, en leur temps. Je veux bien sûr parler de la tokenisation d’actifs. Ce nouveau concept constituera une source de valeur considérable à l’échelle mondiale et contribuera à rendre les marchés de capitaux plus efficaces et plus équitables.

REGISTRE DISTRIBUÉ ET TOKENISATION

L’arrivée des actifs tokenisés marque le début d’un processus similaire à celui de la création des sociétés par actions et de l’ouverture de la première bourse en 1602. La tokenisation d’un actif consiste à convertir les droits qui lui sont attachés en un jeton numérique. Si le processus est en lui-même très proche de la titrisation d’actifs, la tokenisation a pour sa part recours à la technologie du registre distribué (DLT), et plus particulièrement la Blockchain. Cette technologie offre cinq avantages majeurs par rapport aux technologies conventionnelles utilisées par les sociétés de services financiers. Premièrement, la DLT offre une plus grande transparence à l’ensemble des parties, car ces dernières ont accès aux mêmes documents qui ne peuvent être chargés qu’au moyen d’un algorithme de consensus clairement défini. Deuxièmement, cette technologie innovante favorise la traçabilité, puisque chaque transaction est enregistrée et stockée simultanément sur un grand nombre de nœuds, ce qui permet de la vérifier. Outre ces deux premiers avantages, la DLT offre également une sécurité renforcée. La DLT est plus sûre que les moyens traditionnels de tenue de registre. En effet, les transactions doivent être validées avant d’être enregistrées et ne peuvent ensuite plus être modifiées. Ce qui nous conduit au quatrième avantage de la DLT : cette technologie permet de gagner en efficacité et en rapidité, puisqu’elle supprime en grande partie les processus papier et le risque d’erreur humaine. Enfin, elle réduit régulièrement les frais, étant donné qu’elle rationalise les processus et diminue le nombre d’intermédiaires.

LA TECHNOLOGIE DU REGISTRE DISTRIBUÉ APPLIQUÉE AUX MARCHÉS FINANCIERS

Si les avantages de la DLT peuvent paraître quelque peu abstraits au premier abord, ils prennent tout leur sens dans le contexte des marchés de capitaux. L’utilisation de la DLT dans le secteur financier offre de nombreux avantages, dont les cinq suivants : premièrement, une forte désintermédiation, c’est-à-dire la réduction du nombre d’intermédiaires. En théorie, plus besoin de passer par une banque, un courtier ou une bourse, puisque l’acheteur et le vendeur peuvent interagir directement. Deuxièmement, les ordres seront exécutés plus rapidement, puisque la DLT réduira le nombre d’intermédiaires et raccourcira les délais de règlement-livraison. Troisièmement, toute opportunité d’investissement peut bénéficier d’une exposition de marché mondiale. En théorie, n’importe quelle personne ayant accès à Internet peut participer, dans les limites prévues, à quasiment tout type d’investissement, où qu’elle se trouve. Quatrièmement, les projets d’investissement profiteront d’une plus grande communauté d’investisseurs, puisqu’ils seront ouverts à de nouvelles catégories d’investisseurs. Les opportunités d’investissement aujourd’hui réservées à quelques grandes fortunes, notamment dans l’art ou les pierres précieuses, pourront ainsi devenir accessibles à tous. Cinquièmement, la DLT a le potentiel de réduire sensiblement les manipulations de marché, puisque chaque transaction est enregistrée en temps réel en toute transparence, partagée, inaltérable, contrôlable et à tout moment accessible par tous les intervenants, y compris les régulateurs.

Techniquement parlant, tokeniser un actif en vue de le négocier sur un marché financier utilisant la DLT est extrêmement simple et peu coûteux. Il ne faut pas pour autant sous-estimer l’avantage de rendre un actif négociable.

Dans son article précurseur Marketability and Value: Measuring the Illiquidity Discount(juillet 2005), Aswath Damodaran explique qu’une société cotée en bourse affiche en moyenne une prime de liquidité de 20 à 30 % par rapport aux sociétés non cotées. Cette prime s’explique par les forts gains d’efficacité des marchés résultant, toutes choses étant égales par ailleurs, du plus grand nombre d’acteurs, de la hausse des volumes de trading, du resserrement des marges et d’un impact moindre sur les cours. Au vu de ces arguments, la tokenisation d’actifs marque des points : toutes choses étant égales par ailleurs, un actif prendra de la valeur s’il peut être négocié.

DES EXEMPLES CONCRETS

Aujourd'hui, il existe déjà plusieurs exemples de tokenisation d’actifs dans des domaines aussi divers que l’immobilier (p. ex., Property Coin), les matières premières (p. ex., Oil Coin), les diamants (D1 Coin), l’or (digix coin), l’art (p. ex., Maecenas), les produits de luxe (p. ex., Tend) et les monnaies nationales (p. ex., Tether). Autre illustration, la plateforme blockchain Bitcar, qui permet de détenir en copropriété des voitures de luxe. Ainsi, au lieu de détenir une seule voiture de collection ou une seule voiture de sport, il est possible d’investir dans un portefeuille entier composé de ces types de véhicules. Bien qu’elle puisse sembler quelque peu excentrique de prime abord, cette solution repose sur un solide argument économique : les voitures de collection sont l’une des classes d’actifs les plus rentables de ces dix dernières années. Grâce à la tokenisation de ces véhicules, cette classe d’actifs est désormais accessible à une catégorie d’investisseurs qui jusqu’alors n’avaient pas les moyens de s’offrir de tels biens. Les investisseurs ne sont pas les seuls à profiter de la tokenisation, les vendeurs d’actifs trouvent également leur compte dans ce nouvel arrangement. Prenons l’exemple d’un propriétaire d’une œuvre d’art ayant besoin de liquidités rapidement : il pourrait vendre dès aujourd’hui la moitié de son tableau à une foule d’amateurs d’art. Ou celui d’un propriétaire d’une PME qui aimerait partir à la retraite progressivement. Aujourd’hui, grâce à la tokenisation des actifs, il pourrait procéder à un appel public à l’épargne, une opération que les banques d’investissement auraient auparavant jugée excessivement coûteuse. Avec les Security Token Offerings (STO), le propriétaire d’œuvres d’art ainsi que le patron d’entreprise pourraient proposer leurs actifs, ou une partie de ceux-ci, à n’importe quel investisseur dans le monde.

À ces nouvelles offres de security tokens s’ajoute également un vaste éventail de prestataires de services de tokenisation, d’émission et de trading d’actifs, avec par exemple la plateforme STO GlobalX. En outre, un nombre croissant d’acteurs historiques se lancent désormais dans la tokenisation, fournissant ainsi les éléments de l’infrastructure nécessaires à la création d’un écosystème durable pour les actifs tokenisés et les security tokens : Fidelity Investments, par exemple, a annoncé la création d’une filiale spécialisée dans la garde d’actifs numériques et l’exécution d’ordres. La banque Falcon propose désormais un portefeuille numérique pour stocker des actifs tokenisés. La Bourse suisse a annoncé son objectif d’établir une plateforme d’échange d’actifs numériques réglementée1. Le Lloyd’s of London a élargi sa gamme de produits pour assurer les dépositaires détenant des actifs numériques pour le compte de leurs clients. Et la liste est loin d’être exhaustive.

CONCLUSION

La richesse mondiale avoisinerait actuellement 317 000 milliards USD. S’agissant des produits financiers cotés en bourse, avec une prime de liquidité ne serait-ce que de 10 %, plus de 30 000 milliards USD pourraient être débloqués en rendant les actifs plus fongibles. D’ici quelques années, la tokenisation des actifs sera considérée comme la meilleure méthode pour y parvenir. En outre, les pays qui adopteront ce nouveau concept et démocratiseront les marchés de capitaux obtiendront un avantage stratégique sur les autres nations. Les pays qui encouragent la tokenisation façonneront probablement le monde de demain comme l’ont fait avant eux ceux qui, les premiers, ont adhéré aux notions de société par actions et de bourse.

PATRICK SCHUEFFEL est professeur assistant à la Haute école de gestion de Fribourg en Suisse, et agent de liaison de l’école à Singapour. Patrick Schueffel est enseignant, chercheur et homme d’affaires. Après de nombreuses années d’expérience dans la banque et la finance en Europe, il conseille aujourd’hui des entreprises en faisant le lien entre l’Europe numérique et l’Asie numérique.

 

(1)www.six-group.com/en/site/digital-exchange.html, juillet 2018
(2)D’après l’édition 2018 du Global Wealth Report du Credit Suisse.